18 octobre 2009
REMOUS ENTRE ISRAËL ET TURQUIE
Sur la chaîne arabe basée à Dubaï,
«Al Arabiya», le 14 octobre 2009, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré qu’en
décidant de reporter les manœuvres turco-isaréliennes «Aigles
d’Anatolie», qui devaient commencer, lundi dernier, dans la région de
Konya, il s’était fait «le porte parole du peuple». Expliquant que
toute politique se devait de tenir compte «des demandes et de l’opinion
de son peuple», il a poursuivi en disant qu’il se refusait à mettre ces
dernières de côté, et ce pour des raisons «de sincérité». Cette
déclaration a surpris, car à la suite du report des manœuvres en
question, les diplomaties des deux pays s’étaient employés à minimiser
l’incident. Côté israélien notamment, le ministre de la défense, Ehoud
Barak, avait insisté sur le fait que la relation turco-israélienne
était une relation de long terme et qu’elle pouvait supporter des hauts
et des bas. Côté turc, le ministère des affaires étrangères avait
rappelé que le report de l’exercice militaire avait été décidé en
concertation avec toutes les parties concernées (Turquie, Israël mais
aussi Etats-Unis) et qu’il ne fallait pas attribuer à l’événement une
signification politique quelconque.
On observera néanmoins que
le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, avait ié le report des manoeuvres à l’attitude d’Israël à
l’égard de Gaza et déclaré : «Dans l’état actuel de la situation, nous
critiquons la position d’Israël.» On se souvient aussi que dans la
première quinzaine de septembre 2009, le chef de la diplomatie turque
avait décidé de reporter, cette fois, un séjour qu’il devait effectuer
en Israël, car l’autorisation israélienne de se rendre à Gaza, lui
avait été refusée. Très récemment par ailleurs, on a appris que le
ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, avait
décidé de convoquer l’ambassadeur turc à Tel-Aviv, afin de protester
contre une série télévisée de la chaine publique turque TRT1 (Ayrılık)
qui, selon lui, incite «au plus au point à la haine» envers l’Etat
hébreu, en présentant «les soldats israéliens comme des tueurs
d’enfants».
Depuis le début de l’année et la passe d’arme
verbale de Davos qui avait opposé Recep Tayyip Erdoğan à Shimon Peres,
les relations turco-israéliennes se dégradent petit à petit. Cette
dégradation ne s’illustre pas seulement, en Turquie, par un changement
d’attitude du gouvernement, mais aussi par un nouveau comportement de
l’armée. Ainsi, en février 2009, une déclaration du général Mizrahi
sévère pour la Turquie, avait vu l’armée turque réagir avant son
gouvernement, et obtenir de l’état major israélien un communiqué
affirmant que le point de vue de ce général n’était pas celui de
l’armée israélienne. Par la suite, en avril 2009, le chef d’état major
turc, Ilker Başbuğ, avait sèchement rejeté les critiques israéliennes
provoquées par l’annonce de manœuvres militaires turco-syriennes. Pour
leur part, les Israéliens, depuis l’investiture du nouveau gouvernement
de Benyamin Netanyahou, ont décliné l’appel des Turcs à reprendre les
pourparlers indirects avec la Syrie interrompus par la crise de Gaza et
le remplacement du gouvernement d’Ehoud Olmert. Cela a amené les
officiels turcs à faire des déclarations régulières mettant en doute la
volonté de paix d’Israël dans le conflit du Proche-Orient.
Si
Tel-Aviv a affirmé ne plus vouloir de la médiation turque pour négocier
avec la Syrie, en revanche Bachar El Assad a répété, en septembre
dernier, qu’il ne voulait pas rencontrer directement des représentants
du gouvernement israélien, tant qu’un minimum de travail d’approche
n’aurait pas été effectué dans le cadre d’une médiation turque. Il faut
dire qu’au moment où la détérioration dont nous venons de parler se
produisait, les relations turco-syriennes connaissaient une
amélioration constante. Depuis le début de l’année, en effet, Abdullah
Gül et Recep Tayyip Erdoğan sont allés en Syrie, tandis que Bachar El
Assad effectuait le voyage en sens inverse en Turquie. De nombreux
accords de coopération ont été signés à l’occasion de ces déplacements.
Au début de la présente semaine, de nouvelles coopérations ont été
annoncées entre les deux pays dans le domaine militaire, alors même que
le ministre syrien des affaires étrangères, Walid Muallem, se
réjouissait de la décision turque de reporter les manœuvres «Aigles
d’Anatolie».
On peut penser que cette embellie turco-syrienne
tend à disqualifier Ankara dans sa prétention à jouer les médiateurs
dans le conflit entre Israël et la Syrie. Toutefois, la diplomatie
turque semble considérer qu’il y a peu à attendre du nouveau
gouvernement israélien et de son très controversé ministre des affaires
étrangères. Dès lors, au moment même où le gouvernement de Recep Tayyip
Erdoğan opère de délicates ouvertures en direction des Kurdes et de
l’Arménie, ses stratèges estiment sans doute qu’ils perdent peu à
croiser le fer avec un gouvernement israélien radical et isolé sur le
plan international. Et ce, d’autant plus que sur le plan intérieur,
cela tend à le faire apparaître comme un défenseur des musulmans
opprimés et à flatter les tendances nationalo-islamiques d’une partie
de son électorat. Il y a là une manière de voir dont on commence à
comprendre le cheminement depuis quelques mois, mais qui en dépit des
efforts de minimisation faits de part et d’autre, entame quand même
durablement une relation avec l’Etat hébreu qui est l’une des grandes
spécificités de la politique étrangère turque.
JM
Publié par
OVIPOT
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