Par Robert Grossmann, conseiller municipal de Strasbourg.

Ce texte publié dans "les Dernières Nouvelles d’Alsace » mérite une attention particulière car il rétablit un contexte historique passé à la trappe avec l’annonce de cette fête nationale alsacienne et il nous alerte sur les choix très officiels. Des Pouvoirs qui ne se rendent pas compte de la boîte de Pandor ouverte ou qui ne veulent pas le savoir. Le soutien apporté à des officines depuis quarante ans, c’est aller à la quête des voix des autonomistes, de l’Alsacien d’abord.

On ressort des archives une constitution oubliée qui date de mai 1911 sous le Reich du Kaiser Wilhem. Et pour la glorifier, il est passé sous silence, août 1870, où le feu d’obus projetés depuis la rive kehloise du Rhin, tue plus de 300 Strasbourgeois et détruit une grande partie de la ville, dont le chœur de la cathédrale, l’orphelinat, la bibliothèque du Temple Neuf, joyau de la culture et de l’hitoire d’Alsace. Le général prussien Von Werder est à la manœuvre et illustre l’intérêt que porte le IIème Reich à l’identité alsacienne. Certes le Reich bismarkien va reconstruire et agrandir Strasbourg pour en faire une ville emblématique de sa culture, pensant la garder à tout jamais comme «limes» occidental.

Ce régime prussien idyllique que l’on s’apprête à fêter a commencé par pousser hors d’Alsace-Moselle quelque 159 740 optants qui, par fidélité à la France, ont été contraints de s’expatrier. Une grande partie de l’élite, nombre d’intellectuels, d’artistes, de chefs d’entreprise refusant le Reich prussien ont ainsi quitté l’Alsace pour Paris, l’Algérie, les Etats-Unis et d’autres pays du monde.

Pendant les longues années d’annexion une main de fer a germanisé nos régions alors que le sentiment français n’a jamais pu être définitivement éradiqué.

Une autonomie fictive

Si au bout de 40 années d’ordre prussien le Kaiser fut contraint d’accorder une constitution plus ouverte à l’Alsace en supprimant les paragraphes concernant la dictature, celle-ci ne fut qu’un faux-semblant de cette autonomie à laquelle certains rêvaient.

En effet que dit-elle ?

Art. 1 Le pouvoir d’État en Alsace-Lorraine est exercé par le Kaiser.

Art. 2 À la tête du gouvernement se trouve un Statthalter, nommé et révoqué par le Kaiser avec contre-signature du chancelier impérial.

Elle énumère la composition des deux chambres formant le Landtag, elle annonce des élections au suffrage universel direct. L’article 5 évoque des «Landes Gesetze» (lois du Land) proclamées par le Kaiser avec l’accord du Landtag.

Par ailleurs, ce qui n’est pas un détail, le Kaiser détenait un droit de veto sur les délibérations du Landtag.

Cette constitution, dont certains disent qu’elle signait «une Alsace autonome hissée au rang d’Etat», fut jugée «passablement décevante» et on se demanda même si l’empereur avait réellement l’intention de l’appliquer, tant il était vexé de constater que les Alsaciens lui étaient présentés comme «décidément hostiles».

Plus qu’un faux pas

Ceux qui en appelaient à une Alsace autonome en furent pour leurs frais.

D’ailleurs c’est après la mise en place de ces textes que les incidents les plus marquants contre le Reich se développèrent : vote par le Landtag d’un blâme au sous-secrétaire d’Etat à l’intérieur Mandel ; affaire de l’usine de Graffenstaden ; affaire de Saverne. La population supportait de moins en moins la raideur, les insultes et l’ordre prussiens.

Trois ans après cette constitution, en 1914, Friedrich Curtius, collaborateur du Stathalter Hohenlohe, est obligé de constater que la germanisation n’a pas réussi. Il n’est pas le seul.

Nous sommes en 2011. Que certains veuillent étudier cette partie de l’histoire de l’Alsace n’a rien que de normal. L’université pourrait être là pour cela. Mais célébrer cette affaire dans l’hémicycle du conseil régional d’Alsace en lui donnant une onction politique officielle constitue une toute autre affaire. C’est plus qu’un faux pas.

Que compte-t-on nous apprendre avec cette constitution, que certains veulent se réapproprier ? Les grandeurs du Reich et de la germanité ? Les bonheurs d’une Alsace autonome comme elle ne le fut pas avec la constitution de 1911 ?

Lorsque j’ai appris que l’on allait célébrer cette constitution « de manière pédagogique » (sic), j’en suis resté coi. Vouloir modéliser cette période, la vanter et la célébrer, c’est comme nier l’évolution de l’histoire. Car, je veux le rappeler aux « réappropriateurs» qui parlent avec gourmandise de « terre d’Empire », il s’est passé des choses de 1911 à 1945, puis pendant la période contemporaine…

De plus, aux manifestations dites scientifiques que le conseil régional actuel patronne et cautionne en présentant son projet de 2011 dans le sillage de celui de 1911 sont venues se greffer, avec quel enthousiasme, des manifestations qui ont une toute autre connotation.

Voici un « Appel à la « fête nationale alsacienne » (sic) organisé par des associations dont on connaît la ténacité et les orientations.

Voici des « lectures publiques » sous le haut patronage des éminences les plus officielles, Etat, région, département du Bas-Rhin.

Voici une manifestation autonomiste place Kléber...

D’autres événements inattendus sont encore susceptibles de surgir…

Bref certains vont ressusciter le 30 mai 1911, l’esprit nimbé de nostalgies et les regards embués tournés par delà le Rhin pour s’éclairer aux lumières alémaniques de la Heimat de jadis.

Il ne s’agit au fond de rien d’autre que d’actes militants rétrogrades et obscurantistes.

Que des grands élus et l’Etat déploient ainsi le rétroviseur, qu’ils ouvrent de manière officielle une boite de Pandore et cautionnent (à l’insu de leur plein gré) ces démarches est consternant et en dit long sur les « visions de l’Alsace » à venir.

Francophones, pliés bagages

Ils nous l’ont signifié dans « les cahiers du bilinguisme » dès la décennie1970. En 1973, plusieurs intellectuels furent promus sur Paris. Comme animatrice en pédagogie, j’en faisais partie, je n’ai pas donné suite, mon mari était dans l’industrie privée mulhousienne et j’attendais un troisième enfant. Mon inspectrice de la pédagogie, nommée à la Faculté de Nanterre me dit vivement que l’Alsace virait au germanisme et, comme écrivain francophone, je n’avais pas intérêt à y rester. Je croyais peut-être avoir le temps de choisir, de réfléchir, je n’avais pas inscrit un accident de la route dans mon programme, accident qui décida de la suite de mon existence.

Pendant une grande période dans le Saint Empire Romain Germanique, l’Alsace, durant la Renissance allemande eut ses artisans de renom, orfèvres, graveurs typographes, ses fins lettrés, érudits et savants. Puis la France s’y installa, pas suffisamment longtemps pour que des Alsaciens s’illustrent dans la langue et la pensée françaises, et revint l’Allemagne et retour à la France, chaque fois des tranches trop courtes pour illustrer la langue allemande ou la langue française et au nom d’un bilinguisme qui se veut allemand d’abord, l’apport des générations alsaciennes nées pendant ou après la Seconde Guerre Mondiale et de culture française sont exclues du patrimoine alsacien. Pas vraiment car ceux qui pratiquent l’exclusion ne peuvent gagner face au temps et ses évolutions

Quand je me suis lancée dans l’action publique et culturelle, mon objectif était que des créateurs puissent s’affirmer depuis leur terre d’attache. Double difficulté en Alsace, il faut s’imposer sur Paris sans s’y installer. Victoire titanesque à obtenir. Mais ceux qui se disent les garants de l’identité alsacienne vous tiennent à l’écart puisque vous êtes de parler francophone.

Quand je suis arrivée à Mulhouse en 1962, à l’hôpital, ma compagne de chambre ne parlait qu’alsacien, alors je lui ai parlé en allemand, en « Hochdeutsch » comme s’exclama une infirmière religieuse, étonnée. En dehors de cet épisode, je n’ai plus eu à parler allemand. Cinquante ans après, il me faudrait réapprendre. J’ai demandé à ma belle famille de parler alsacien aux enfants, ma belle mère n'a pas voulu, « ça sert à rien » (sic). Sur quatre enfants, un seul parle l’allemand couramment, elle vit et travaille en Allemagne. Je dois dire que cette fille-là parle plusieurs langues couramment, elle dit : « Il suffit d’entendre pour savoir ». Je comprends le dialecte alsacien mulhousien, du moins quand j’ai quitté Mulhouse en 1984. J’ai apporté quelque chose de particulier à Mulhouse, j’ai fait renaître la Haute Alsace, c’était pour répliquer à la suffisance des Strasbourgeois. Même l’Université à Mulhouse se dit de Haute Alsace.