Fédération Euro-Arménienne (organisation non gouvernementale).

En tant qu'ancienne présidente-fondatrice des Amis du Peuple Kurde Alsace-France, je reproduis son texte car les Arméniens connaissent bien la question kurde et l'association arménienne de Strasbourg a apporté à notre association un grand soutien à notre entreprise d'aide aux Kurdes d'Irak et de Turquie lors de la première Guerre du Golfe alors que la cellule élyséenne n'arrivait plus à acheminer les convois humanitaires. Georgina Dufoy s'était arrêtée à Istambul et avait remis l'aide à Ankara, les journaux turcs applaudissaient et titraient "La princesse Georgina Dufoy"! Propos de Michelle Meyer.

La Turquie reste toujours un pays de répression

La Turquie reste toujours un pays de répression, non un modèle de démocratie pour la

Région.

 "Depuis quelques semaines, le ’modèle turc’ flotte comme un cerf-volant au-dessus du

monde arabe. Des analystes occidentaux l’évoquent comme une alternative raisonnable

pour une région en ébullition. Des islamistes égyptiens et tunisiens s’y réfèrent pour

donner des gages de leur modération.

 Mais de quoi et de qui parle-t-on ?" (Jean-Paul Marthoz - Le Soir du 9 mars 2011)

C’est ce spécialiste en matière des droits de l’Homme qui répond justement à cette

question :

 "La Turquie, toutefois, reste une démocratie inachevée. En 2011, Freedom House l’a

rangée dans la catégorie des Etats semi-libres et Reporters sans frontières l’a classée à la

138e place (sur 178) de son index mondial de la liberté de la presse.

Baromètre de l’état de démocratie, la liberté d’expression reste sévèrement encadrée par un Code pénal qui criminalise l’atteinte à la ’Turcité...

En septembre dernier, la Turquie a, d’ailleurs, été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme, qui a dénoncé les manoeuvres visant à protéger les commanditaires du crime, enkystés au sein de l’appareil d’Etat.

"Dans son rapport 2010 sur les progrès d’Ankara dans le cadre du processus d’adhésion,

la Commission européenne a elle aussi relevé de nombreux manquements relatifs,

notamment à la liberté religieuse ou aux droits culturels de la minorité kurde. En dépit

de réformes constitutionnelles, l’armée conserve un pouvoir excessif par rapport aux

autorités civiles.

 Quant à la ’nature réelle’ de l’AKP, elle suscite des suspicions au sein des milieux laïques turcs qui craignent une réislamisation rampante de la vie publique."

Tout récemment, le 9 mars dernier, dans une résolution adoptée à Strasbourg pour faire

le point sur la candidature turque, le Parlement européen s’est déclaré inquiet de la

"lenteur des progrès" en matière de réformes en Turquie, soulignant que ce pays qui

aspire à rejoindre l’Union européenne n’était pas encore une "véritable démocratie

pluraliste". "Une réforme constitutionnelle globale qui transformerait la Turquie en une

véritable démocratie pluraliste fondée sur la protection des droits de l’homme et des

libertés fondamentales" est nécessaire, a estimé le Parlement européen.

Parmi les obstacles sur la route menant à l’adhésion, les députés ont cité l’impasse de la

question chypriote, le climat de "confrontations" entre les partis politiques, et surtout "la

détérioration de la liberté de la presse", qui passe notamment par des "actes de censure"

ou par "l’autocensure de plus en plus pratiquée parmi les médias turcs, y compris sur

internet".

 En effet, malgré tous les discours d’ouverture et de démocratisation de l’AKP, la Turquie

subit depuis deux ans une répression sans précédent visant le peuple kurde, les

minorités ethniques et religieuses et surtout contre les médias.

Un pays ayant ce profil pourra-t-il être un modèle pour les peuples de la région qui

luttent pour leur liberté ?

 Rappelons-nous que tout a commencé en Turquie avec le coup d’état militaire du 12

mars 1971.

Depuis plus d’un siècle, le processus de démocratisation en Turquie avait souvent été

interrompu par des pratiques répressives et des coups d’état militaires : le coup d’état

des Jeunes Turcs en 1908, le génocide des Arméniens et des Assyriens en 1915,

l’oppression du peuple kurde et des forces de gauche suivie par la proclamation du

régime parti unique en 1925, le pogrom des minorités non-musulmanes en 1955, le coup

d’Etat de 1960…

Le 12 mars 1971, dans ce pays membre du Conseil de l’Europe et l’OTAN ainsi que

membre associé de l’Union européenne, les généraux avaient renversé le gouvernement

et ouvert une période de répression sans précédent.

Durant les deux ans suivant le coup d’état du 12 mars 1971 :

Des milliers de personnes ont été jugées par les tribunaux militaires de la loi martiale

sous l’inculpation de délits pour la plupart antérieurs à la proclamation de l’état d’exception.

Plus de 10.000 personnes dont 3600 enseignants, 118 journalistes, traducteurs,

éditeurs, écrivains, artistes, 67 universitaires ont été mis en garde-à-vue, arrêtés ou

jugés et condamnés.

37 journaux ou périodiques ont été interdits ou suspendus.

Plus de 200 titres de livres ont été saisis et plus d’un demi million d’exemplaires

détruits.

28 personnes ont été tuées dans la rue par les forces de l’ordre, dans des circonstances

douteuses.

Les inculpés, détenus souvent depuis plusieurs semaines, ont dénoncé lors de leurs

procès les tortures qu’ils ont subies au cours de l’instruction. Ces accusations sont

aujourd’hui confirmées par les rapports de plusieurs organismes internationaux de

juristes.

Malgré l’indignation de l’opinion mondiale, trois leaders de la jeunesse progressiste ont

été condamnés à mort et exécutés. D’autres condamnations à mort sont prononcées et

151 requises par les procureurs militaires.

Trois partis politiques ont été dissous. Les dirigeants du parti socialiste TIP ont été

condamnés à de lourdes peines de prison, allant jusqu’à 15 ans.

La répression s’est durcie envers des minorités ethniques et les opérations répressives

contre les Kurdes généralisées non seulement dans le Kurdistan mais aussi dans les

grandes métropoles du pays.

111 personnes ont été condamnées à de lourdes peines de détention allant jusqu’à 16

ans, sous l’inculpation de "séparatisme".

Le droit de grève et de syndicalisation a été limité par l’adoption des amendements

législatifs sous la pression des militaires.

Toutes les associations d’étudiants ont été dissoutes.

Le Syndicat des Enseignants de Turquie (TÖS), groupant plus de 100.000 enseignants a

été dissout, ses dirigeants condamnés à des peines de prison allant jusqu’à 8 ans, des

milliers de ses membres ont été poursuivis. Tous les syndicats des secteurs publics ont

été dissous.

 C’est après ces coup d’états que l’ingérence du régime d’Ankara dans la vie politique des

pays accueillant des immigrés turcs a été bien structurée et un système de pression et

d’intimidation a été instauré afin d’étouffer toute voix s’élevant en dehors du contrôle du

lobby turc.

Les 40 ans derniers ont été marqués de deux putschs sanglants des généraux turcs en

1971 et 1980 : arrestations massives, tortures, pendaisons, violations des libertés

d’expression, renforcement de l’injustice sociale, négations des droits fondamentaux du

peuple kurde et des minorités arménienne, assyrienne, grecque, etc.

Rappelons qu’en plus des coups d’Etat de 1971 et 1980, l’armée turque a effectué le 28

février 1997 une autre intervention directe dans la politique.

Bien que le changement constitutionnel lève l’article interdisant l’inculpation des auteurs

du coup d’Etat, les putschistes de 1971,1980 et 1997 restent toujours intouchables et la

justice turque n’occupe que de la poursuite des suspects des tentatives de coups d’Etat

des années suivantes.

 

Où en est la démocratisation en Turquie ?

La constitution anti-démocratique prônant la supériorité et le monopole de la race et de

la langue turques (Articles 3, 42 et 66), imposée en 1982 par la junte militaire, reste

toujours en vigueur. L’article 4 déclare que l’Article 3 ne pourra jamais être modifié,

même la modification de cet article ne pourra jamais être proposée.

En plus, un système électoral imposant un seuil national de 10% est toujours maintenu

au détriment des partis politiques représentant des opinions différentes, notamment

prokurde ou de gauche, afin que le parti islamiste reste au pouvoir avec une majorité

absolue dans le Parlement malgré un score électoral inférieur à 50%.

 Malgré la soi-disant "démilitarisation" du Conseil National de la Sûreté (MGK), les

militaires continuent à dicter leurs choix militaristes par les déclarations médiatisées du

chef de l’Etat-major ou des commandants des forces terrestres, aériennes ou navales. De

plus, le Haut Conseil Militaire (YAS), chargé de gérer le fonctionnement interne de

l’Armée, continue à radier certains officiers considérés "anti-laïques" malgré l’opposition

du gouvernement.

Les militaires exercent leur contrôle sur la vie économique du pays par le biais de leur

holding financier sui generis OYAK et d’une série d’industries de guerre.

 Le nouveau code pénal turc, applaudi par l’Union Européenne, constitue toujours une

menace sur la liberté de presse.

 Quelques 60 journalistes, majoritairement kurdes et de gauche, se trouvent toujours

dans les prisons turques.

Des centaines de personnes sont toujours jugées pour insulte à la nation turque, à

l’Armée, au gouvernement ou aux forces de sécurité en raison de leurs critiques, en

vertu de l’article 301 (l’ancien article 159) du CPT.

Plus scandaleux, le sociologue turc Ismail Besikçi qui a passé près de vingt ans dans les

prisons pour ses écrits sur la réalités kurde vient d’être condamné à une peine de prison

pour avoir prononcé le mot "Kurdistan".

Les assassins du journaliste Hrant Dink ne sont toujours pas condamnés.

 Toutes les initiatives pacifiques du mouvement national kurde en vue d’arriver à une

solution pacifique sont systématiquement déclinées et les opérations militaires se

poursuivent afin de satisfaire la voracité de l’Armée et de l’industrie de guerre.

Actuellement, de dizaines de dirigeants ou bourgmestres kurdes sont jugès après avoir

été scandaleusement arrêtés et menottés.

 Malgré quelques réformes cosmétiques, les droits égaux (enseignement, expression

audio-visuelle, association) ne sont toujours pas reconnus pour le peuple kurde ainsi que

pour les minorités ethniques ou religieuses du pays, notamment arméniennes,

assyriennes, grecques et alévites.

Le cloître araméen Mor Gabriel est exproprié par l’Etat turc et l’Institut de théologie

orthodoxe de Halki à Istanbul reste toujours fermé.

Ankara ne montre aucune intention de reconnaître les injustices et atrocités commises

dans l’histoire de la Turquie et poursuit une politique absolument négationniste. En plus,

les missions diplomatiques d’Ankara incitent souvent les ressortissants turcs et même les

élus ou candidats d’origine turque des partis politiques européens (socialistes, libéraux,

écolos ou chrétiens) à participer à des manifestations négationnistes.

Encouragé d’une part par la soumission des gouvernements européens aux chantages

d’Ankara, et d’autre part, par le fait que plusieurs dirigeants n’hésitent pas à marchander

avec les missions diplomatiques et les organisations d’extrême droite turque pour obtenir

quelques voix de plus dans les villes et quartiers habités par les ressortissants turcs, le

régime turc s’ingère de plus en plus dans la vie sociale et politique des pays comme la

Belgique. C’est le cas en Belgique. Les élus d’origine turque participent ouvertement aux

manifestations négationnistes en dépit de la position contraire de leurs partis politiques.

 

 Les conditions suivantes doivent absolument être remplies pour que la Turquie soit une véritable démocratie et pour qu’elle puisse adhérer à l’Union Européenne :

Inculpation des responsables des coups d’Etat pour crimes contre l’humanité.

Interdiction de l’ingérence des commandants actuels dans la vie politique, sociale et

culturelle du pays.

Entière modification de la constitution actuelle imposée par les militaires ; suppression

des articles 3, 4, 42 et 66 prônant la supériorité et le monopole de la race et de la langue

turques.

Diminution du budget des dépenses militaires utilisé pour opprimer le peuple kurde et

menacer les pays avoisinants.

Modification radicale du système électoral imposant un seuil national de 10% au

détriment des partis politiques représentant des opinions différentes, notamment prokurde ou de gauche.

Une amnistie générale doit être déclarée pour tous les prisonniers ou inculpés

politiques.

Suppression de tous les articles anti-démocratiques du code pénal turc et de la loi antiterreur et d’autres lois répressives.

Arrêt des poursuites judiciaires contre des journalistes, écrivains, artistes, enseignants.

Reconnaissance sans exception et sans restriction des droits fondamentaux du peuple

kurde et des minorités assyrienne, arménienne et grecque.

Reconnaissance du génocide commis au début du siècle contre les Arméniens et les

Assyriens.

Arrêt de toute ingérence d’Ankara dans la vie politique et sociale des pays accueillant

des ressortissants de Turquie.

Ceci est également un nouveau rappel aux dirigeants de l’Union européenne et des pays

membres qui flirtent toujours avec le pouvoir politique en Turquie. Pour des intérêts

stratégiques, économiques et commerciaux, ils n’hésitent pas à promouvoir les serviteurs

du lobby turc dans les partis politiques et dans les organes législatifs et exécutifs au

détriment des valeurs démocratiques acquises grâce aux luttes historiques des peuples

européens.