Abdullah Öcalan entre isolement et négociations
Le régime arbitraire de l'île d'Imrali, le Guantánamo européen
En 1999, Abdullah Öcalan a été enlevé au Kenya et ramené en Turquie. Depuis lors, il a été maintenu en isolement dans une prison de l'île d'Imrali. Pendant près de onze ans, il est demeuré le seul prisonnier de cette île gardée par plus de 1000 soldats. Il a été condamné à mort à l'issue d'un procès qualifié d'« injuste » par la Cour Européenne des Droits de l'Homme. La peine a par la suite été commuée en « prison à perpétuité aggravée » sans possibilité de libération conditionnelle.
Les conditions d'isolement inhumaines de l'île d'Imrali ont été l'objet de nombreuses critiques de la part des institutions internationales de défense des droits de l'homme. Le Comité de prévention contre la torture (CPT) du Conseil de l'Europe a publié un nombre de rapports sans précédent au sujet de l'île-prison d'Imrali, plus que pour tout autre centre de détention au monde. Le CPT critique sévèrement les conditions d'isolement dans lesquelles se trouvent Abdullah Öcalan et les cinq autres prisonniers.
Après plus de deux années de négociations entre Öcalan et le gouvernement turc pour une solution politique à la question kurde, l'isolement total a repris. Depuis juillet 2011, aucun contact n'a pu être établi avec les prisonniers de l'île d'Imrali.
Conditions d'emprisonnement
L'île
L'île d'Imrali se trouve dans la mer de Marmara, entre le Bosphore et les Dardanelles et à la frontière séparant l'Asie de l'Europe. L'île a depuis longtemps été utilisée comme prison. En 1961, le premier premier ministre élu librement en Turquie, Adnan Menderes, fut exécuté sur cette île après un coup d'Etat militaire. Le célèbre réalisateur Yilmaz Güney y a également été emprisonné. L'île entière a été décrétée zone interdite d'accès. Le trajet en bateau est long et épuisant pour les visiteurs qui s'y rendent.
La prison
La prison où sont actuellement détenus Abdullah Öcalan et cinq autres prisonniers a été construite en 2009. Toutes les cellules sont des cellules d'isolement. Chaque détenu a une cour séparée pour faire des exercices phy-siques. Les murs entourant ces cours sont si hauts que les prisonniers ont l'impression de se trouver au fond d'un puits.
Isolement et règne de l'arbitraire
L'isolement cellulaire de longue durée est destiné à briser les prisonniers psychologiquement et physiquement. Cette pratique est donc considérée comme une forme de « torture psychologique ».
Pendant ses onze années passées comme seul prisonnier sur l'île d'Imrali, il n'a pas été permis à Öcalan de tou-cher qui que ce soit. Même les poignées de main étaient interdites. Il ne peut toujours pas recevoir de lettres du monde extérieur. Il est le seul prisonnier en Turquie n'ayant absolument aucun accès à la télévision et au télé-phone.
Öcalan ne peut recevoir de visites de sa famille que 30 minutes par mois et rencontrer ses avocats pour une heure par semaine au maximum. Cependant, ces rencontres sont souvent bloquées par l'Etat et n'ont parfois pas lieu pendant des mois, ce qui conduit à une isolation totale de l'île d'Imrali. Ce point a été particulièrement sévère-ment critiqué par le CPT.
Le régime dans la prison de l'île d'Imrali se caractérise, à de nombreux égards, par un règne de l'arbitraire. Les rencontres entre les avocats et leur client sont régulièrement écoutées et enregistrées, et ce, en dehors de tout cadre légal.
Ce genre de pratiques ont valu à l'île-prison d'Imrali le surnom de « Guantanamo européen ».
La situation actuelle
L'isolement – une violation continue des droits humains
Cela fait à présent, en mars 2012, plus de sept mois que les prisonniers de l'île d'Imrali sont totalement isolés du monde extérieur. Plus de sept mois ont passé sans la moindre visite, la moindre lettre et le moindre coup de fil. Il s'agit de la plus longue période d'isolement au cours des 13 années où l'île d'Imrali a servi de « prison de sécurité maximum ».
Dans le même temps, il a été révélé qu'au cours des cinq dernières années, des contacts intensifs ont eu lieu entre le gouvernement turc et Öcalan. Une série de pourparlers a été menée. Ces négociations ont même conduit à un protocole d'accord écrit, que le gouvernement a par la suite refusé d'appliquer. Au lieu de cela, le gouvernement Erdoğan a changé de stratégie et lancé une attaque totale contre l'opposition kurde.
Privation du droit à la défense
La défense d'Öcalan a toujours constitué une tâche difficile. Ses avocats sont, depuis longtemps, harcelés et me-nacés. Ils sont confrontés à de nombreux procès et nombre d'entre eux ont été exclus de l'affaire suite à l'adoption d'une nouvelle loi. De nombreuses requêtes sont en cours auprès de la Cour Européenne des Droits de l'Homme quant aux conditions de détention.
En novembre 2011, un grand nombre de cabinets d'avocats ont été perquisitionnés par la police. Les dossiers re-latifs aux requêtes auprès de la CEDH ont été confisqués. 36 avocats représentant Öcalan ont été arrêtés, dans une tentative visant à le priver du droit à la défense, un droit fondamental dans un Etat de droit. Les avocats sont toujours en prison, en attente de procès.
La dimension politique
L'isolement qui continue à être pratiqué contre Abdullah Öcalan représente une violation grave des droits de l'homme. Mais il ne s'agit pas d'une « simple » question de droits de l'homme. Cette question a des conséquences politiques graves.
Öcalan est le politicien kurde le plus en vue en Turquie. Plus de 3.5 millions de Kurdes ont signé une déclaration le reconnaissant comme leur représentant politique. Au Kurdistan et en Turquie, tout le monde sait que c'est avec lui qu'une solution politique à la question kurde doit être négociée. Depuis 1999, tous les gouvernements de Turquie ont reconnu ce fait et ont mené des pourparlers avec Abdullah Öcalan sur l'île d'Imrali - bien qu'aucun de ces gouvernements ne l'ait admis jusqu'en 2010. Les dernières négociations en date entre le gouvernement Erdogan et Öcalan ont commencé en 2009 et se sont poursuivies pendant deux ans et demi.
Fermer la porte du dialogue revient à ouvrir la porte à la violence. Lorsque le gouvernement Erdogan a rompu les négociations en mi-2011, il espérait écraser l'opposition kurde avec une nouvelle vague d'arrestations massives de politiciens et d'opérations militaires. Ceci a d'ores et déjà conduit à des massacres, comme celui de 35 civils à Roboskî/Şirnak par un bombardement aérien de l'armée turque. Une nouvelle spirale de violence et de contre-violence est peut-être imminente.
La stratégie gouvernementale de violence et de tension est sans issue. Elle ne pourra que conduire à un regain de combats et d'effusions de sang. Le dialogue est la seule alternative à la violence. Öcalan a prouvé qu'il était prêt et capable de mener un tel dialogue.